CitizenLab est allé à la rencontre de celles et ceux qui travaillent à transformer nos gouvernements pour les interroger sur le futur de la participation citoyenne et de la démocratie numérique. Le livre blanc complet est disponible ici.

Quentin Jardon est journaliste. Il est le co-fondateur de Wilfried, un magazine qui veut raconter la Belgique via son prisme politique, à la faveur de grands portraits, de longs récits et d’entretiens-fleuve. Il a auparavant été rédacteur en chef de la revue 24h01. Quentin Jardon vient de publier “Alexandria”, un livre sur un pionnier belge de l’internet oublié par l’histoire.  

CitizenLab – « Votre article sur le mouvement Kayoux [un collectif citoyen à Ottignies] s’intitule ‘Réparer la démocratie’ : faut-il conclure que la démocratie aujourd’hui est cassée ?”

Quentin Jardon – “Selon la formule de Churchill, la démocratie reste quand même le pire des systèmes… à l’exception de tous les autres. En tant que système, elle fonctionne toujours : elle n’est ni dévoyée ni pervertie. En réalité, c’est plutôt la relation que l’on a avec la démocratie et le regard que l’on porte sur elle qui sont cassés. C’est en partie une bonne chose : ce petit mouvement de révolte et de prise de conscience nous rappelle que c’est un système imparfait que l’on peut toujours améliorer. Un des éléments fondamentaux qui peut déplaire dans la démocratie aujourd’hui est le fait qu’elle soit intermittente : les citoyens sont appelés à voter tous les 4, 5 ou 6 ans et entre ces occasions se forme parfois le sentiment, peut-être un peu simpliste, que les élu.e.s ne respectent pas le mandat qui leur a été donné.  Ceci donne lieu à une envie d’intervention plus fréquente de la part des citoyens, et à une volonté de contrôle du travail des élu.e.s.

Le deuxième problème majeur aujourd’hui est le sentiment de déconnexion du monde politique par rapport à la société civile. Ce sentiment est cultivé en partie sur les réseaux sociaux, du fait que les politiciens soient fortement scrutés dans leurs comportements et leurs attitudes.  A cela s’ajoute une mauvaise conjoncture économique, qui se traduit par des mouvements tels que les gilets jaunes. Dans ce contexte, beaucoup ressentent le besoin de trouver un coupable, et bien souvent le coupable désigné est le gouvernement. Cela donne également lieu à des envies populistes ou à des besoins de faire table rase d’un système pourtant vieux de plusieurs siècles. 

« Il y a une volonté grandissante d’inclure la société civile dans le monde politique. »

Quentin Jardon

Enfin, il y a aussi des grands changements qui nous dépassent, comme le réchauffement climatique. Ces défis mettent en lumière la nécessité d’un système plus souple, capable de répondre rapidement à ces questions. Il paraît nécessaire que le sort de ces grandes questions ne soit pas uniquement entre les mains des dirigeants : le système actuel qui appelle les citoyens aux urnes tous les 5 ans ou 6 ans crée en partie un sentiment d’impuissance. Les citoyens peuvent avoir l’impression que l’urgence de ces enjeux fondamentaux n’est pas comprise par les gouvernements. De cette frustration naît l’envie de changer le mode de fonctionnement de notre démocratie.”  

C – “Du grand débat à l’instauration d’une assemblée citoyenne en Belgique, 2019 a été une année décisive pour la démocratie participative. Penses-tu que la participation citoyenne en Belgique a de beaux jours devant elle ?”

QJ – “Il est bien sûr impossible de lire derrière les discours politiques, mais je pense sincèrement qu’il y a une intention des élus à développer la participation citoyenne. Beaucoup d’élus sont de plus en plus favorables à ce que la voix des citoyens soit prise en compte le plus souvent possible.  Ils croient toujours à la démocratie représentative, mais ils réalisent que cela ne peut pas se limiter à des scrutins ponctuels. 

Les partis traditionnels en Flandre comme en Wallonie sont remis en question, et les dirigeants sont très sensible à ces changements. Beaucoup sont conscients qu’il est nécessaire de revoir le mode de fonctionnement des partis politiques pour en faire des mouvements plus souples, plus inclusifs, plus horizontaux. Il y a une volonté grandissante d’inclure la société civile dans le monde politique, et de renforcer le lien entre les citoyens et leurs élu.e.s.  Quand on voit les jeunes grévistes pour le climat, les gilets jaunes, ou bien le succès de partis comme Ecolo qui font de la démocratie participative l’un de leur cheval de bataille, on peut clairement se dire que la démocratie participative a de beaux jours devant elle.” 

C – “Quels sont aujourd’hui les freins à la participation dans le système politique belge ? Est-ce un manque d’outils adaptés, ou bien une défiance de la part des citoyens ?” 

QJ – “Comment on le dit souvent, le système politique belge est assez confus et complexe. Comparé aux systèmes américain, italien, ou français où la politique peut être un véritable show (avec toutes les dérives que cela implique), le modèle belge est un peu désincarné. Dans les pays où le système politique est très direct et où la politique est mise en scène, comme les débats télévisés en France, il est plus facile de s’intéresser et de suivre la vie politique. La Belgique, avec son système à la proportionnelle et ses nombreux échelons de pouvoir différents, est un modèle qui suscite moins d’intérêt de la part du public. C’est justement le défi que nous avons voulu relever avec Wilfried : rendre la vie politique belge plus sexy, plus attrayante. Nous avons voulu créer un univers narratif pour mettre en lumière les parcours, personnalités, et souffrances des élus afin de rapprocher les citoyens du monde politique et de les ré-intéresser à la politique.”

C – “Dans un contexte d’érosion de la confiance et de rejet de la parole d’expert, en politique comme dans les médias, comment créer les conditions d’un débat apaisé en ligne ?”

QJ – “Plutôt que la qualité de la presse, je dirais que ce sont les comportements de consommation de l’information qui ont changé.  Aujourd’hui, nous sommes de plus en plus nombreux à nous informer via les réseaux sociaux. Les médias ont eu pendant longtemps une tendance à être soumis à ces plateformes et à obéir à leur manière de fonctionner, ce qui a pu donner lieu à des articles un peu impulsifs, un peu racoleurs. Il existe également des soupçons, notamment en France, de copinage entre les médias et le monde politique qui ont nuit à leur crédibilité. Tout cela est en partie basé sur des idées fausses, mais il est très difficile de revenir en arrière.”

Puisque les modes de consommation de l’information ont changé, il faut penser à atteindre les citoyens autrement, à changer l’organisation des journaux. Il est difficile de rivaliser avec l’attrait des réseaux sociaux, qui sont faciles d’accès et séducteurs : un magazine papier qui sort tous les 3 mois demande un effort plus grand au lecteur. Cependant, il est nécessaire d’en passer par là pour recréer un lien de confiance fort entre lecteur et média. Les journalistes ne doivent pas renoncer au reportage au long cours, et doivent continuer à aller à la rencontre de leurs sujets et de leurs lecteurs. Il faut revenir vers un journalisme de terrain, poussé et rigoureux. Malheureusement cela coûte cher – et les élus ont un rôle à jouer en participant au financement de cette presse.

Les médias aussi doivent prouver leur transparence et recréer une proximité avec leur public.” 

Quentin Jardon

Tout comme les élus et les partis politiques, les médias  peuvent travailler pour devenir plus inclusifs et plus participatifs. Ils peuvent par exemple s’organiser sous forme de coopérative, comme l’a fait le quotidien l’Avenir ou comme nous le faisons chez Wilfried. Il est aussi possible de regagner la confiance des lecteurs en les incluant davantage dans les grandes orientations du  journal,  et de faire en sorte qu’ils puissent participer à certaines décisions.  Les médias aussi doivent prouver leur transparence et recréer une proximité avec leur public.” 


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