Stephen Boucher citoyensA l’occasion du Forum des Interconnectés 2017, nous avons retrouvé Stephen Boucher, professeur à la Solvay Brussels School of Economics and Management de l’Université Libre de Bruxelles et auteur du Petit manuel de créativité politique. Nous avons échangé avec lui sur les thèmes de la démocratie participative et de la co-création avec les citoyens. Il nous livre son regard sur la puissance de l’intelligence collective.

CitizenLab : Dans votre livre vous dites que les politiques ont souvent des slogans du type “c’est le renouveau”, “j’incarne le changement”. Finalement, le renouveau est-il encore le seul fait du politique ?

Stephen Boucher : On attend beaucoup de nos acteurs politiques, et eux sont peut-être pris dans le piège d’entretenir l’illusion qu’ils ont les réponses et qu’il doivent les apporter – ce qui peut être flatteur. De ce point de vue là il faut apporter une meilleure répartition, et associer davantage les citoyens, co-construire et co-créer avec eux. C’est bienvenu car ça permet d’apporter de nouvelles formes d’expertises dans le processus de développement de solutions politiques. Mais il faut l’ouvrir de manière plus générale et changer la culture pour que nos citoyens ne soient pas en attente, voire parfois passifs.

Vous dites que les citoyens paraissent parfois passifs, par exemple du fait du taux d’abstention très haut, etc. Peut-on encore leur donner envie de co-créer en politique ?

Il y a des attentes contradictoires. D’un côté il y a une certaine frustration, qui fait que 70% des francais disent que la démocratie va mal, voire très mal, et en même temps, une majorité des citoyens affirment qu’ils voudraient être mieux associés. Je crois que les deux vont ensemble. Les acteurs des collectivités territoriales en France, quand on leur pose la question de ce que peuvent leur apporter les outils numériques, placent loin devant tout autre service un meilleur lien avec les citoyens, à 75%. C’est ce qu’ils attendent de ces outils. Je pense donc qu’on doit donner aux citoyens la possibilité de s’impliquer. Ce qui va être déterminant, c’est qu’ils puissent voir l’utilité de cette implication. Un citoyen qui s’implique doit pouvoir suivre la concrétisation de son idée et évaluer l’impact qu’il aura réalisé.

[clickToTweet tweet= »‘70% des Français disent que la démocratie va mal, mais une majorité des #citoyens veulent être mieux associés' » quote= »70% des Français disent que la démocratie va mal, voire très mal, et en même temps, une majorité des citoyens affirment qu’ils voudraient être mieux associés. »]

Mais comment peut-on faire pour impliquer les citoyens alors que nos vies n’ont jamais été aussi occupées ? Que peut-on attendre de ces consultations ?

Ce dont je suis convaincu c’est que les citoyens ont une expertise qui est celle de leurs besoins. Les citoyens ont une perception de leurs attentes, de leurs priorités, etc. C’est au minimum très utile de les consulter là-dessus et ne pas laisser l’agenda politique être uniquement dominé par le traitement médiatique de stratégies politiciennes.

Ensuite, il y a un grand intérêt à associer les citoyens au développement de solutions parce qu’ils peuvent les enrichir. Ils n’ont pas forcément la réponse à tout mais ils apportent des perspectives différentes. Au-delà de ça, il faut que notre système politique soit en capacité d’être plus créatif. Dans le livre “Petit manuel de créativité politique”, je donne l’exemple de choses qui sont assez étonnantes, qui sont le résultat de méthodes de travail différentes.

Vous évoquez en effet le cas de la Colombie qui a élargit ses trottoirs pour répondre au sentiment d’insécurité à Bogotá. Notre expérience avec les pouvoirs publics nous enseigne également que la concertation avec les citoyens peut déboucher sur des solutions plus simples et aussi efficaces qu’une action initialement envisagée. On se rend ainsi vraiment compte du pouvoir de la co-création ! Quelle est sa valeur ajoutée selon vous ?

La délibération est le nerf de la démocratie et elle ne se produit pas par magie, il faut l’organiser. On a beaucoup d’expérience aujourd’hui sur comment procéder, à la fois en face-à-face et en ligne, pour faciliter une discussion équilibrée et productive ; parce qu’une délibération est un échange raisonné d’arguments, ce n’est pas juste un débat qui confronte des opinions et qui ne s’écoutent pas l’un l’autre. Cela demande une certaine ingénierie mais on a beaucoup d’exemples et de savoir-faire.

Si on se donne les moyens de faire une délibération de qualité, on va faire l’effort de réunir une diversité de participants, on va leur permettre d’être exposés à une information complète et équilibrée sur le sujet, pour que tout le monde puisse rentrer dans la matière. On va faciliter le débat en ligne ou hors ligne avec des modérateurs, ainsi que l’apport d’expertise en permettant de creuser les questions. La valeur ajoutée c’est l’intelligence collective, c’est de pouvoir puiser dans la diversité cognitive qu’on va trouver dans la population.

Des études cognitives montrent que l’on est beaucoup plus intelligents avec un groupe large et diversifié de personnes qui sont moins expertes individuellement ou qui ont des compétences moins élevées en moyenne, qu’un petit groupe d’experts qui va être beaucoup plus homogène. Cette dernière méthode est celle du mode habituel de fonctionnement, on sait faire. Aujourd’hui ce que l’on fait moins, même si on sait le faire, c’est l’approche autre qui consiste à faire appel à un ensemble de personnes plus large mais plus diversifié. C’est ça la valeur ajoutée : la diversité cognitive qui va permettre de trouver des solutions plus rapidement.

[clickToTweet tweet= »‘La valeur ajoutée c’est l’#IntelligenceCollective : pouvoir puiser dans la diversité cognitive de population' » quote= »La valeur ajoutée c’est l’intelligence collective : pouvoir puiser dans la diversité cognitive qu’on va trouver dans la population. »]

Parfois dans les processus délibératifs on va chercher un consensus, on va demander aux citoyens d’aboutir à une liste de recommandations sur lesquelles ils sont tous d’accord, parfois si on prend la technique du sondage délibératif on va poser un ensemble de questions et on va chercher plutôt une orientation, avant et après le débat : comment, une fois qu’on a bien discuté ensemble, les avis évoluent sur tel ou tel aspect ?

Comme l’intelligence est collective, est-ce que ca veut dire qu’il faut rompre avec les professionnels de la politique ?

Non je ne pense pas. Je pense qu’il y a moyen d’enrichir le système de représentation, de le rendre plus ouvert, plus inclusif, plus collaboratif, plus audacieux. Mais il y a un toujours rôle pour l’administrateur et les élus, et les citoyens n’ont pas forcément envie de prendre ce rôle. C’est une évolution, voire une révolution, qui se base sur une répartition un peu différente des rôles et qui peut rétablir la confiance.

De la même façon que l’on ne peut pas disputer le fait que les citoyens ont l’expertise de leurs besoins, on peut être d’accord sur le fait que les professionnels de la politique ont l’expertise du fonctionnement des institutions, mais ils n’ont pas forcément l’expertise des solutions elles-mêmes, ils ont peut-être une très bonne connaissance des rouages institutionnels, des cadres légaux, etc. qui vont permettre de mettre en oeuvre des solutions. C’est donc pour ça qu’il faut ouvrir le système à ces différentes expertises, faire en sorte qu’elles se frottent les unes aux autres, en partant des valeurs, de la vision qu’ont les gens de leur avenir, de ce qu’ils veulent profondément, jusqu’aux mesures ponctuelles et précises qu’on va mettre en place.

[clickToTweet tweet= »‘Les citoyens ont une expertise : celle de leurs besoins’ Découvrez l’interview complète de @StephenBoucher » quote= »Les citoyens ont une expertise qui est celle de leurs besoins. »]

Aujourd’hui, on va trop vite vers les mesures ponctuelles. On voit que, dans les campagnes électorales, ou dans la vie quotidienne d’une ville ou d’un pays, on parle très ponctuellement de sujets comme “est-ce qu’on change la durée hebdomadaire de travail ?”, “est-ce qu’on modifie le code du travail ?”, “est-ce qu’on construit une piscine municipale ?”,  sans avoir pris le temps en amont d’associer toutes les parties prenantes à la définition de la vision de l’avenir que l’on veut ensemble : une ville ou un pays plus solidaire ? Plus ouvert ? Plus compétitif ? Plus libéral ? Ce qui permet aussi d’ouvrir le champ des possibles sur les mesures à prendre.

Notre objectif chez CitizenLab, c’est justement d’inviter ces parties prenantes autour de la table grâce au digital. Quelle est alors la force du numérique dans tout cela ?

Le numérique ne va pas tout résoudre, ce n’est qu’un outil, mais un outil puissant. Les principes fondamentaux d’être inclusifs, de permettre aux gens de travailler ensemble, d’être audacieux tout en apprenant à surmonter les erreurs, on les retrouve autant en ligne que hors ligne. Et on peut dans les deux cas faire l’erreur de mettre en place des dispositifs qui ne remplissent pas ces conditions.

Le numérique apporte plein de bénéfices : la réduction des coûts, de nouveaux services, la mise en relation des citoyens avec des autorités de tout niveau, c’est formidable, mais parfois les opérateurs publics peuvent ne pas avoir conscience de certains aspects plus exigeants du travail politique parce qu’il peut y avoir l’illusion de masse plus rapidement, un sentiment de facilité, etc. La dimension de communication est très utile, mais il faut aussi un vrai engagement politique pour faire cela.

Un grand merci à Stephen Boucher pour le temps qu’il nous a accordé et cette discussion très enrichissante !

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