La consultation citoyenne numérique est en train de se transformer profondément. Alors que la participation en ligne se cantonnait jusqu’à il y a peu à des actions simples comme le vote ou le budget participatif, la crise du Covid encourage les collectivités à intégrer des pratiques de délibération en ligne.

L’enjeu actuel pour les collectivités locales est d’assurer la continuité démocratique et de permettre un dialogue de fond avec les citoyens sans passer par les habituelles réunions physiques. Cependant, ce tournant n’est pas évident : le manque d’outils adaptés, la difficulté des processus de modération et la défiance envers les espaces numériques sont autant de barrières pour les communes et collectivités locales.

D. Lemaire |
S. Boucher

Au cours d’un webinaire interactif organisé par CitizenLab en juin 2020, Stephen Boucher (fondateur de Dreamocracy, auteur, professeur de sciences politique à Sciences Po et à l’Université Libre de Bruxelleset Dimitri Lemaire (co-fondateur d’Inventio-Group et spécialiste des dispositifs participatifs chez Particitiz) ont partagé leurs expériences et conseils sur la délibération en ligne et la démocratie numérique à l’échelle locale. Voici un résumé de la discussion !

CitizenLab : « Quelles sont les innovations démocratiques dont nos sociétés ont besoin ?« 

Stephen Boucher : « Toutes ! cette crise montre que nos sociétés sont volatiles, interdépendantes et nécessitent de l’appropriation par la collectivité. La délibération est un outil qui permet de peser le pour et le contre en bonne intelligence, de s’écouter et donc faciliter la décision. Le but n’est pas nécessairement d’arriver à un consensus – ce terme induit une notion d’adhésion, voire d’unanimité, ce qui n’est pas forcément souhaitable. Les innovations démocratiques doivent permettre d’apporter plus d’inclusion (en touchant un public plus large et plus diversifié) et de permettre une variété de modes de participation (la discussion, l’action, l’évaluation…). Les formats de consultation sont déjà en train d’évoluer : certaines autorités publiques misent sur la gamification, d’autres proposent des prix pour encourager les citoyens à résoudre des défis publics… »

Les innovations démocratiques doivent apporter plus d’inclusion et permettre une variété de modes de participation

Stephen Boucher

Dimitri Lemaire : « Il faut beaucoup d’innovations démocratiques, et nous devons continuer à inventer. L’exemple de l’Exit Strategy Group en Belgique le montre bien ! Ce groupe composé de 7 experts (issus des milieux académiques, scientifiques, politiques et entrepreneuriaux) a réfléchi au déconfinement de la Belgique sans faire appel aux citoyens. Il n’était pas du tout au fait de la situation dans certains logements, et a été critiqué pour cette déconnexion. On aurait pu les faire accompagner par des citoyens !  L’innovation démocratique doit nous pousser à comprendre les expériences de vie des uns et des autres. Il faut ramener le citoyen au centre du schéma et de l’horizon politique afin de bénéficier de l’intelligence collective et des expériences de chacun. »

C : « Quelles sont les différences entre participation et délibération, et comment les combiner ?« 

Stephen Boucher : « Le grand mérite de la délibération c’est ce que le philosophe Habermas appelle ‘la force non forcée de l’argumentation’ : elle permet d’apporter de la convergence, de l’adhésion par l’argumentation. Il y a  des choix d’ordre scientifiques où les experts ont toute leur place et d’autres qui sont des choix de société, des choix éthiques où l’expérience citoyenne a toute sa place. La délibération a beaucoup de mérites – si toutefois on lui en donne les moyens. On le voit en ce moment sur la crise du Covid, l’examen de notre passé colonial, la question des statues à déboulonner : il n’est pas possible de laisser ces sujets sensibles à la simple confrontation politique. La délibération n’a pas pour autant la réponse à tout. Il est important de définir clairement l’agenda des délibérations et d’assurer un suivi des discussions, sans quoi il y a un risque bien réel de renforcer le sentiment de défiance à l’égard des gouvernements. »

Dimitri Lemaire : « Tout dépend de qui délibère. Il n’y a rien à voir entre une délibération entre militants d’un parti politique, et une délibération entre des citoyens tirés au sort. Dans le deuxième cas, la délibération permet avant tout le respect et la compréhension des enjeux des uns et des autres. Pour que la parole soit constructive, il est important de bien modérer les débats afin d’instaurer un climat de confiance, dans lequel tous les participants peuvent prendre la parole.

Le quartier de Neder-Over-Heembeek, au nord de Bruxelles, a mené une expérience intéressante qui mêle participation et délibération. Il y a eu une fusion de processus de tirage au sort et budget participatif : 10 citoyens tirés au sort et 7 membres d’associations du quartier ont délibéré pour identifier les besoins prioritaires du quartier. Leurs propositions sont maintenant soumises à un budget participatif, à travers lequel les habitants du quartier ont 1 million d’euros à distribuer. »

C : « Quelles sont les principales barrières à la délibération en ligne ? » 

Dimitri Lemaire : « Dans le cas du conseil de quartier de Neder-Over-Heembeek, on pensait que le problème en ligne serait le manque de chaleur humaine, la convivialité : on en a perdu mais pas autant que ce que l’on pensait. Une autre difficulté est l’immobilisme derrière son écran, qui peut nuire à la dynamique du dialogue. Il faut sortir du face à face digital, être créatif et créer un rythme pour ne pas être toujours dans la même configuration. »

Stephen Boucher : « La délibération ce n’est pas une chose facile. Le spécialiste James Fishkin identifie 5 conditions à remplir : un niveau d’information suffisant des participants, un équilibre des positions présentées, une diversité de participants, un contexte de réceptivité au dialogue, et la facilitation du processus (pour assurer le respect et l’égalité temps de parole) : ces conditions sont évidentes, mais rarement elles sont rarement remplies dans les débats politiques ! Ce n’est pas plus facile en ligne, car le digital amène parfois un niveau de superficialité et de « clicktivisme ». »

Dimitri Lemaire : « Il y a aussi bien sûr la question de la fracture digitale. Pour la surmonter, on peut offrir un accompagnement pour les participants: les appeler pour les aider à télécharger l’application, tester avec eux l’outil, leur prêter du matériel de type tablette, créer un hub en présentiel avec ordinateur/caméra… Ces initiatives ne représentent pas des coûts énormes car peu de citoyens en ont besoin, mais il est très important de les proposer et d’être à l’écoute des besoins de la communauté. »

C : « Comment combiner efficacement les activités en ligne et hors ligne ? « 

Stephen Boucher :  « Les deux se complètent bien, car il y a l’intensité du hors ligne et la puissance du en ligne ! Les études et la pratique suggèrent qu’au delà de 18 personnes dans un groupe, on peine à mener une vraie délibération en ligne. Il y a des moments où il est plus efficace de se concerter en personne, et d’autres où il est nécessaire de faire appel à un très large groupe de citoyens (pour définir des priorités par exemple).

La Convention Citoyenne pour le Climat n’a réuni que 150 citoyens, mais elle a rencontré un très grand écho médiatique. Il en va de même pour l’assemblée citoyenne en Irlande, composée de 99 personnes, qui a mené à l’autorisation de l’avortement après des décennies de blocage. Dans les deux cas, la délibération qualitative menée en petit groupe a eu un prolongement médiatique qui a permis d’étendre les bénéfices de la délibération. »

Dimitri Lemaire : « Il faut sortir la délibération de son huis clos en les partageant sur plateformes web comme CitizenLab ou en organisant un débat citoyen autour des propositions qui en émanent. On peut combiner les délibérations en présentiel avec des séances où les citoyens consultent des informations en ligne et s’informent plus en détail sur les options. Pour des activités comme du choix multiple ou de l’analyse de scénario, le numérique permet un traitement des données plus efficace que le présentiel.

C : « Que faut-il prendre en compte pour une délibération réussie ?« 

Dimitri Lemaire : « Il faut s’assurer que les participants aient accès à une information équilibrée et à des opinions contradictoires, et que le groupe de participant.e.s soit suffisamment diversifié. Il faut ensuite s’assurer que l’espace en ligne soit et chaleureux afin que chacun.e puisses s’exprimer ouvertement et échanger avec respect. Enfin, il est important d’être très clair sur les prochaines étapes et les objectifs de la consultation : c’est à l’issue de la délibération que commence la relation entre le citoyen et le politique. »

C’est à l’issue de la délibération que commence la relation entre le citoyen et le politique

Dimitri Lemaire

Stephen Boucher : « Il est impératif que les objectifs de la délibération soient respectés et que les propositions qui en émanent rencontrent un vrai soutien politique. »

Notre prochain webinaire

Nous organisons notre prochain webinaire gratuit le mardi 1er septembre au sujet des conventions citoyennes à l’échelle locale. Cette discussion aura lieu avec Loïc Blondiaux (chercheur et expert en participation citoyenne) et Cyrille Poy (fondateur LesCityZens, partenaire du Sens de la ville). Rejoingez-nous pour en savoir plus sur les bénéfices des assemblées dans les collectivités locales et en apprendre plus sur les modalités d’organisation des conventions citoyennes !

There are currently no comments.