Qui aurait pu imaginer, il y a seulement dix ans,  à quoi ressemblerait 2020 ? 

Au cours des dix dernières années, nos démocraties modernes ont connu des changements radicaux. Nous avons vu la technologie transformer les choses pour le meilleur et pour le pire. La confiance dans nos institutions s’est érodée, les anciens pouvoirs se sont effondrés et de nouveaux pouvoirs sont apparus. 

Que nous réservent les dix prochaines années ? De notre point de vue, les possibilités semblent infinies. Internet et les nouvelles technologies sont en train de rebattre les cartes et de redistribuer le pouvoir. Les modèles de gouvernance verticale ne sont plus considérés comme légitimes ni efficaces, et les citoyens s’attendent désormais à ce que les décisions soient partagées, ouvertes et collaboratives. Pour nous éclairer sur ce que le futur nous réserve, nous avons demandé à 12 expert.e.s de la démocratie numérique de partager leurs prédictions.

De ces conversations sont ressorties trois grandes idées. Tout d’abord, l’humain compte bien plus que la technologie. Ensuite, le futur de la participation citoyenne repose sur la délibération. Enfin, la transparence est clef.

L’humain d’abord, la technologie ensuite.

Celles et ceux qui travaillent à faire évoluer les gouvernements s’accordent à dire que la technologie seule ne nous permettra pas d’améliorer nos démocraties. Pour un vrai changement, il est impératif que l’innovation technologique s’accompagne d’une véritable volonté politique. « Dans la plupart des cas, la technologie seule n’est pas une solution. Nous rencontrons actuellement beaucoup de succès dans certains de nos projets (…) Ce qui a changé récemment, ce n’est pas la technologie – c’est le fait que le Congrès soit maintenant réceptif à ces contributions et les intègre à la législation » explique ainsi Marci Harris, co-fondatrice de PopVox et anciennement membre d’une équipe du Congrès américain. Le changement des mentalités à l’intérieur du gouvernement et la volonté d’inclure les citoyens dans la prise de décision auront un plus grand impact sur nos démocraties que le développement de nouvelles technologies.

« La technologie seule n’est pas une solution »

Marci Harris, co-fondatrice de PopVox

David Lemayian, Directeur de la technologie de Code For Africa, a également rappelé que la technologie n’est qu’un outil qui peut être facilement instrumentalisé : « En fin de compte, la technologie n’est qu’un outil. Les problèmes de corruption dans les marchés publics et de manque de transparence dépendront de la manière dont le gouvernement concerné utilisera la technologie et de la volonté politique qui sous-tend sa mise en œuvre.” . Il est donc en partie de la responsabilité des citoyens, organisations et autres acteurs de la Civic Tech d’exiger les plus hauts critères d’éthique et de transparence pour les outils utilisés.

Le futur de la participation passe par la délibération.

Si le défi des dix dernières années a été de faire participer le plus grand nombre possible de citoyens, celui des dix prochaines années sera d’approfondir la participation. Marci Harris oppose ainsi la Civic Tech « à l’ancienne », qui repose sur la mobilisation de masse, aux nouveaux modes d’engagement citoyen, où la participation passe par la délibération petits groupes. Adriana Groh, directrice du Prototype Fund à Berlin, explique que beaucoup des plateformes de communication actuelles, conçues à des buts marketing, ne permettent pas de vraie délibération : « Les plateformes que nous utilisons pour la communication en ligne sont des plateformes de marketing. Elles fonctionnent très bien dans une logique marketing, mais il y a une incompatibilité  fondamentale avec la démocratie, qui est un système qui ne devrait pas profiter au plus fort ou au plus malin. (…) Nous avons besoin d’outils nous permettant d’avoir des discussions de fond et de former des opinions éclairées. » Sans ces outils, impossible de faire émerger un consensus pour éclairer la prise de décision politique.

« Nous avons besoin d’outils nous permettant d’avoir des discussions de fond et de former des opinions éclairées. »

Adriana Groh, directrice du Prototype Fund

Aujourd’hui, les outils institutionnels pour permettre cette délibération à grande échelle manquent encore. « Nous pouvons consulter les citoyens via les élections ou via  les sondages. Ces méthodes ne proposent que des questions fermées, et ne permettent pas d’exprimer concrètement des idées. Il faut donc trouver une troisième voie, plus ouverte et plus libre » dit ainsi Paula Forteza, députée de la 2nde circonscription des français de l’étranger. Elle suggère que la solution pourrait se trouver du coté de la convention citoyenne pour le climat, un modèle avec « un bon niveau d’intégration des citoyens et d’ouverture. [Il contient] des formations sur le sujet, et un échantillon représentatif des citoyens ».

Pour Tiago C. Peixoto, chercheur à la Banque Mondiale et co-auteur d’un rapport sur l’évolution des méthodes de participation citoyenne, l’avenir de la participation sera fait d’une combinaison d’assemblées citoyennes et d’outils numériques : « cette combinaison offre [aux gouvernements] à la fois la légitimité que le vote populaire confère aux décisions, et le jugement éclairé que ces décisions exigent. » Les assemblées citoyennes, qui permettent un débat approfondi et éclairé par un échantillon représentatif des citoyens, seraient donc « le meilleur mécanisme pour tirer parti de l’intelligence collective« .

L’évolution vers des pratiques de plus en plus délibératives est inhérent au processus de participation citoyenne, explique ainsi Stephen Boucher, fondateur du think-tank Dreamocracy et auteur de l’ouvrage Petit Manuel de Créativité en Politique. « La consultation citoyenne est un processus qui ne peut qu’aller de l’avant et il n’y a pas vraiment de retour en arrière possible une fois le mouvement lancé. La ville de Paris a par exemple commencé par des forums ouverts et les boîtes à idées, avant d’évoluer vers des processus plus impliquants et de plus grande ampleur tels que des budgets participatifs, et d’associer les citoyens à la mise en œuvre des projets issus de cette consultation. Cette dynamique est inhérente à la promesse de consultation. »

Transparence, transparence, transparence.

Le besoin de transparence accrue s’est imposé comme une évidence au cours de presque tous les entretiens. Sans transparence des outils et du mode de fonctionnement des gouvernements, pas de confiance des citoyens et pas d’innovation durable. « Il faut refonder le pacte de citoyenneté, reconstruire la confiance avec une transparence complète des procédés mis en œuvre et avec une gouvernance démocratique. Il faudra penser aux outils de Civic Tech plutôt comme des biens communs que comme des business models. », affirme Paula Forteza.  

« Il faudra penser aux outils de Civic Tech plutôt comme des biens communs que comme des business models »

Paula Forteza

Vincent Van Quickenborne, maire de la ville flamande de Courtrai, explique que la participation peut aider à renforcer les liens entre les citoyens et leur gouvernement local. Le référendum numérique lancé à Courtrai, premier de son genre en Belgique, a été lancé à cet effet : « Nous l’avons organisé parce que beaucoup d’habitants avaient l’impression de ne pas avoir leur mot à dire pour la ville, et percevaient une distance entre eux et nous. Je pense que ce serait différent si vous posiez cette question aujourd’hui ». Il ajoute que la transparence est un élément déterminant pour la réussite d’un projet de participation citoyenne : « je pense qu’il faut faire preuve d’audace en osant se montrer vulnérable, et en montrant que vous n’avez pas toutes les réponses. « . Tiago C. Peixoto se joint à ces conclusions : « L’inclusion des citoyens le plus tôt possible dans les projets peut accroître considérablement la confiance envers le processus démocratique. »

Le besoin de transparence est également un facteur essentiel dans la relation entre gouvernements et acteurs privés de la technologie – la façon dont nous régulerons la protection des données et la transparence des algorithmes va déterminer le futur de nos démocraties « Nous avons besoin d’une vision plus claire de ce que devrait être l’internet, et nous devrions être prêts à investir dans l’open source, la confidentialité des données et et des normes plus ouvertes », ajoute Adriana Groh.

Enfin, Quentin Jardon rappelle que le besoin de transparence qui vaut pour les élu.e.s s’applique également aux médias. « Les médias aussi doivent prouver leur transparence et recréer une proximité avec leur public« , dit le co-fondateur de Wilfried, magazine de reportages au long cours sur la vie politique belge. Il faut reconstruire un lien de confiance avec les lecteurs afin de briser les filtres d’opinion et de combattre les fake news.

Avec la participation de… Stephen Boucher, Paula Forteza, Adriana Groh, Marci Harris, Quentin Jardon, Daniel Korski, David Lemayian, Elisa Lironi, Tiago C. Peixoto, Boudewiijn Steur, Vincent Van Quickenborne, Dirk Verstichele.

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