La participation citoyenne s’est longtemps divisée entre outils numériques et sessions hors ligne. Alors que les premiers sont utilisés pour atteindre un grand nombre de citoyens et permettre des actions directes (comme le vote ou le recueil d’idées), les secondes permettent la délibération et la discussion profonde en petits groupes de citoyens. Cependant, le bouleversement de la crise du Covid-19 force les créateurs d’outils numériques comme les collectivités locales à revoir l’équation.

Ces dernières années, les assemblées citoyennes ont fait leurs preuves : en Irlande comme en France, ces groupes de délibération citoyenne à petite échelle ont contribué à résoudre des questions politiques complexes. La délibération permet de développer l’empathie, d’augmenter le niveau de connaissances des citoyens et de faire émerger un consensus, autant de facteurs qui renforcent la démocratie sur le long terme.

« La conception des assemblées de citoyens offre le meilleur mécanisme pour (1) véritablement exploiter l’intelligence collective et (2) donner un aperçu de ce que penserait la population dans son ensemble si elle avait la possibilité de s’informer sur les questions en jeu, d’entendre différents points de vue et de discuter entre eux de la meilleure option politique ».

Tiago C. Peixoto, Spécialiste du secteur public à la Banque mondiale (voir l’entretien complet)

Devant le succès de ces initiatives, la question s’est posée de les transposer en ligne afin de les rendre possible à plus grande échelle. Cette évolution n’est cependant pas évidente : nos outils numériques ont été pensés pour permettre des actions simples et directes, et ne possèdent pas les fonctionnalités nécessaires pour permettre un débat approfondi et en direct. La crise du Covid-19 a mis en lumière la dépendance des collectivités locales à l’égard des évènements hors ligne : avec les mesures de distanciation sociale, tous ces évènements ont soudain été annulés, rendant impossible la délibération citoyenne.

La vague de la délibération citoyenne

Si la crise a mis le sujet d’actualité, de nombreuses organisations et créateurs d’outils de Civic Tech réfléchissaient depuis bien longtemps au sujet de la délibération en ligne. L’expérimentation dans ce domaine va bon train, et les acteurs de la Civic Tech partagent souvent leurs réflexions sur le sujet. Participo (une série d’articles sur la délibération citoyenne, lancée par l’OCDE) identifie ainsi 4 principes fondateurs à prendre en compte pour penser les espaces de délibération en ligne :

  • Le timing : Synchrone ou asynchrone ?
    La conversation doit-elle se dérouler en temps réel ? De nombreux gouvernements ont expérimenté des ateliers vidéo en utilisant des outils comme Jitsi. Il est clair que des différences subsistent avec les évènements hors ligne : les citoyens ont une durée de concentration plus courte en ligne, ce qui rend nécessaire de compléter la discussion vidéo par des méthodes interactives telles que des séances de discussion en petits groupes ou des votes. Les communications asynchrones, comme les forums en ligne, passent à côté de cette interaction en temps réel, mais donnent aux citoyens plus de temps pour réfléchir – et ne nécessitent pas nécessairement une connexion internet stable.
  • La vie privée : Identification ou anonymat ?
    Les participants doivent-ils pouvoir se joindre au débat de manière anonyme ? Cela permettra-t-il aux citoyens de s’exprimer librement ou créera-t-il moins de confiance au sein de la discussion ? Dans une discussion vidéo, faciliter l’anonymat n’est pas une option souhaitable, mais pour une délibération écrite, c’est une option que votre conseil peut envisager.
  • Discussion (écrite) : Conversation ou visualisation ?
    Certains outils de discussion permettent d’organiser les messages en ordre chronologique ; ce format est le plus utilisé, mais il ne permet pas d’apercevoir à vue d’œil quels sont les principaux sujets qui émergent du débat. D’autres outils pensés pour la délibération, comme Kialo (asynchrone) et de Synthetron (synchrone) permettent de classer les idées par thématique.
  • Modération : Humain ou machine ?
    Comment la discussion va-t-elle être modérée ? Une personne de l’équipe peut-elle animer la discussion, ou bien la technologie va-t-elle être utilisée pour l’analyser par la suite ? La délibération numérique offre la possibilité d’utiliser l’intelligence artificielle telle que le traitement du langage naturel (NLP), qui peut regrouper des idées et des opinions à grande échelle.

État des lieux

Malgré le grand potentiel de la délibération numérique, les outils qui la permettent sont qu’à leurs débuts. Il reste encore quelques défis à relever :

🌐 La fracture numérique
Des connexions internet peu fiables ou le simple fait d’être mal à l’aise avec l’utilisation de nouveaux outils numériques peuvent empêcher les citoyens de s’engager. La fracture numérique et l’analphabétisme ne signifient pas que les conseils ne doivent pas investir dans la délibération numérique, mais plutôt qu’ils doivent le faire consciemment. Comment ? En veillant à ce que les citoyens puissent toujours contribuer à la discussion hors ligne, par exemple en remplissant un sondage, en votant ou en partageant leurs propositions à l’avance – des actions qui dépendent moins d’un WiFi stable.

Pour lutter contre l’illettrisme numérique, il est conseillé d’accompagner les citoyens en partageant des documents expliquant clairement le processus, et en s’assurant que l’outil soit facile d’utilisation.

📈 Les difficultés de la modération
Bien que la technologie puisse largement contribuer à enrichir la discussion, nous manquons encore d’expérience pour l’utiliser au maximum. L’animation d’une délibération numérique, qu’elle soit le fait de fonctionnaires ou de la technologie, nécessite de la pratique – et de l’expérience. Nous avons besoin de pionniers pour expérimenter les options dont nous disposons aujourd’hui et découvrir les solutions de demain.

L’avenir de la délibération en ligne

Malgré les défis qu’elle pose, la délibération numérique est là pour rester. Pour faire face à ce changement, CitizenLab lance une fonctionnalité d’ateliers citoyens numériques, intégrant des méthodes de délibération dans notre plateforme de participation. Cette fonctionnalité comprend :

  • L’hébergement de discussions en direct via une connexion vidéo sécurisée. Pendant les ateliers, vous pouvez décider d’organiser des séances plénières, de partager des documents pertinents mais aussi de vous répartir en groupes pour discuter plus en détail.
  • Un mélange de participation et de délibération. Lors des séances en petits groupes, le débat a lieu en vidéo et les citoyens peuvent également écrire leurs idées et voter pour les contributions des autres participants. Par la suite, les idées peuvent également être classées visuellement pour comprendre les tendances communes.
  • Les ateliers peuvent s’inscrire dans un calendrier de participation plus large. Comme les ateliers sont intégrés dans la plateforme de participation (qui comprend également diverses méthodes de participation), il n’y a qu’un seul outil à maîtriser pour le citoyen et la ville.

Cet outil a été créé pendant la crise, mais ce n’est pas seulement un outil pour la crise. Nous considérons les ateliers citoyens comme une solution à long terme, qui permet aux municipalités d’atteindre un public varié et de créer de l’engagement bien après la fin des mesures de distanciation. Nous sommes en train de tester et d’améliorer la fonctionnalité de manière intensive avec les gouvernements des Pays-Bas, de la Belgique, du Chili et du Danemark.

Nous sommes heureux de constater un grand intérêt de la part de nombreuses villes et gouvernements, et nous sommes impatients de proposer prochainement cette fonctionnalité à nos partenaires. Nous sommes également en train de rédiger un guide à destination des villes et communes pour les aider à organiser des ateliers en ligne.

Vous avez des questions ? Des remarques ? Vous vous intéressez aussi aux défis de la délibération en ligne ? Parlons-en !

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